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La rencontre de Mévor
Wandéline oublia totalement le manuscrit d’Ulphydius et le sortilège de Vidas quand elle constata la gravité de l’état de son ravel. Un examen rapide mit au jour de nombreuses blessures. Cependant, aucune ne paraissait mortelle à court terme. Merci Alana ! Mévor représentait toute sa famille dans ce monde où ses ennemis se comptaient par dizaines et ses amis sur les doigts d’une seule main. Et c’était sans tenir compte des incommensurables services qu’il lui rendait, sans jamais faillir. Elle refusait, de penser à ce que serait la vie sans lui.
Pendant plus de deux heures, elle se concentra sur les plaies de l’oiseau avec l’aide périodique de la magie ; elle ne reprit contact avec la réalité que lorsqu’elle fut intimement convaincue qu’elle ne pouvait rien faire de plus. Avec beaucoup de délicatesse, elle déposa l’hybride ailé sur un coussin improvisé et attendit patiemment qu’il ouvre les yeux. Comprenant fort bien ce qu’elle devait ressentir, Foch était resté à l’écart, continuant d’étudier avec application l’épais grimoire d’Ulphydius. Il avait fini par trouver une façon de tourner les pages sans que le volume magique s’y oppose.
Au bout de ce qui sembla une éternité à la sorcière, Mévor reprit conscience et croassa faiblement. Wandéline soupira d’aise et la tension des dernières heures se relâcha quelque peu. Même si elle savait que son fidèle compagnon aurait encore besoin de plusieurs jours de repos, elle voulait l’interroger dès maintenant sur ce qui lui était arrivé. Le ravel se remit à croasser ; ce qu’elle entendit la fit littéralement bouillir de colère. C’était l’oiseau de Mélijna qui avait attaqué Mévor, quelques minutes seulement avant que ce dernier ne parvienne à la cabane de sa maîtresse. Mais pourquoi ? Griôl n’avait aucune raison d’agir ainsi ; c’était même contraire à sa nature. De fait, les ravels ne devaient pas s’opposer les uns aux autres, à moins que leurs maîtres ne le fassent en leur présence. Cette règle très simple avait toujours été respectée depuis les tout premiers signes de vie sur la Terre des Anciens, alors que l’espèce était nombreuse et florissante. Pourquoi l’instinct de ces oiseaux aurait-il soudain changé ?
Quelqu’un qui ne connaissait pas les ravels aurait pu croire que la présence d’une femelle pouvait avoir une quelconque influence sur leur comportement, mais Wandéline savait pertinemment qu’il n’en était rien. Ces oiseaux hybrides et stériles naissaient d’œufs de poule sans coquille. Si l’on réussissait à recueillir l’œuf sans qu’il éclate, il suffisait ensuite de le laisser glisser dans un contenant rempli d’eau à laquelle on avait préalablement ajouté une pincée de poudre d’os humain, quelques gouttes de sang de grenouille et une dent de loup. On déposait ensuite le tout près de l’âtre qui chauffait doucement et en permanence. Avec un peu de chance, un ravel naissait enfin au bout de soixante-quinze jours…
Wandéline fut tirée de sa réflexion par une résonance particulière dans les croassements de Mévor. Un instant, elle douta d’avoir bien compris et elle demanda à l’oiseau de répéter.
— Tu es bien certain que c’est le prénom que tu as entendu ? demanda la femme en croassant elle aussi.
La sorcière ferma les yeux, comprenant enfin pourquoi le ravel de Mélijna avait attaqué Mévor avec autant d’acharnement. Celui-ci avait entendu son semblable répéter le nom de l’homme qu’il était chargé de retrouver sur le vaste territoire de la Terre des Anciens. Bien que ce prénom n’ait aucun sens pour Wandéline dans le contexte actuel, elle ne mit pas en doute la parole de son compagnon, considérant surtout la réaction de Griôl. Mélijna devait avoir d’excellentes raisons de rechercher quelqu’un portant ce prénom, à moins que… Mais cela n’avait tout simplement pas de sens…
— Est-ce que, par hasard, tu aurais perçu une image de la personne que devait retrouver Griôl ?
Les croassements de la sorcière reçurent une réponse affirmative presque instantanément. Wandéline demanda alors à Mévor de lui transmettre cette image en pensée, ce que l’hybride fit sur-le-champ. Elle regretta presque de voir son hypothèse la plus folle ainsi confirmée. Dans son esprit, un visage auréolé de longs cheveux roux s’imposa avec tellement de force qu’elle en fut secouée. Pour la première fois depuis que Mévor était à son service, elle osa mettre en doute ce qu’il avait vu et entendu. Elle ne voulait tout simplement pas croire qu’il fut possible que cet homme ait réussi à défier le temps et le vieillissement aussi longtemps.
Pendant de longues minutes, elle demeura silencieuse, réfléchissant à ce qu’il convenait de faire. Elle ne pouvait envoyer Mévor se charger de la même mission que Griol, car il devait se reposer. Si seulement il était possible de savoir ce que Mélijna avait appris pour croire que Griol ne chercherait pas en vain. Wandéline décida de ne pas informer Foch de la situation, voulant d’abord s’assurer de ce qu’elle avançait. Préoccupée, elle reprit la recherche des ingrédients nécessaires à la création de la complexe potion de Vidas.
Du coin de l’œil, le mage regarda Wandéline retourner à ses fioles ; il choisit de ne pas poser de questions. Il avait suffisamment vécu pour pressentir quand quelqu’un désirait s’épancher ou quand il valait mieux ne rien dire. Ce que Wandéline ignorait, toutefois, c’est qu’il avait perçu en même temps qu’elle la vision que Mévor avait transmise. Contrairement à la sorcière, il ne fut ni inquiet ni surpris. Par deux fois au cours de sa longue absence, il avait eu l’occasion d’être en contact avec le jeune homme dont le visage venait de lui apparaître. Néanmoins, pour autant qu’il ait pu en juger, celui-ci n’avait que bien peu de choses en commun avec son lointain ancêtre, même s’il lui ressemblait effectivement beaucoup. Le vieil homme avait choisi de ne pas ébruiter sa découverte pour deux raisons, la première étant que lui-même tenait à conserver un anonymat difficilement acquis. La seconde résidait dans le fait que l’homme en question ne recherchait pas les trônes perdus, mais plutôt une Fille de Lune que tous croyaient morte depuis plus de cinquante ans… Peut-être aurait-il dû tenter d’en savoir davantage quant aux raisons qui motivaient une telle recherche, mais il n’en avait rien fait. Dans ce monde, il avait rapidement compris que si l’on ne voulait pas entendre de réponses qui risquaient de nous déplaire, il valait mieux ne pas poser les questions qui les entraîneraient nécessairement. D’un haussement d’épaules, le vieil homme préféra chasser de ses pensées la dérangeante vision et reprendre sa lecture.
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Beaucoup plus tard, alors que la nuit avait depuis longtemps étalé son manteau de noirceur, Foch et Wandéline relirent, pour la centième fois au moins, les détails de la formule du sortilège de Vidas, de même que la liste complexe des ingrédients. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser en les voyant, les deux mages ne désiraient pas réussir ce tour de force pour prolonger leur propre vie, mais bien pour mettre un terme à celle de Mélijna.
Ils avaient d’abord espéré trouver le moyen d’inverser les effets de la concoction à l’intérieur même du grimoire, mais ils avaient vite abandonné l’idée. Cette potion, aussi puissante que pratique, avait des effets irréversibles sur sa victime – la mort – et sur son utilisateur – une prolongation substantielle de la vie. De tous les sortilèges et maléfices connus, aucun ne permettait de ramener un mort à la vie, du moins pas encore, et l’on ne pouvait enlever à quelqu’un des années durant lesquelles il avait vécu. La seule option qui restait donc à Foch et à Wandéline était d’annihiler les effets de la potion sur Mélijna ; le temps reprendrait alors ses droits sur elle et la ferait mourir de vieillesse. C’était simple, mais dangereusement efficace. Pour arriver à ce résultat ultime, il leur fallait créer un contre-sortilège en travaillant à partir du sortilège lui-même.
Pour ce faire, les deux acolytes devaient d’abord réunir les ingrédients qui leur manquaient. Des trente-trois nécessaires, Wandéline disait en posséder exactement vingt et un. La moitié des douze autres ne posait pas de problème, car ils étaient seulement absents des réserves. Les six derniers, quant à eux, risquaient de considérablement allonger le délai de préparation, puisqu’il n’était pas évident de les débusquer, Le sang des nymphes était quasi impossible à trouver et il en fallait malheureusement des quantités de trois groupes différents : du sang vert foncé d’une hamadryade, du sang bleu limpide d’une océanide et du sang gris terne d’une oréade.
Il aurait été plus facile d’obtenir les écailles d’un mancius amphibie du temps où Foch les protégeait, mais il était mort pour eux désormais, et il ne croyait pas qu’il serait bon qu’il reparaisse pour les mutants. Enfin, pas tout de suite. « Peut-être pourrais-je revivre pour un seul d’entre eux, se dit-il, songeur. Frayard serait particulièrement fier s’il participait, même de loin, à la mort de Mélijna…» L’hybride n’avait jamais pu oublier le calvaire de cet humain, qui avait perdu sa principale raison de vivre par la faute de la sorcière des Canac.
Plus on progressait dans la liste, plus il y avait de chances que l’expérience ne voie jamais le jour. Mais Foch se consolait en pensant que les ingrédients devaient être tout aussi difficiles à trouver pour Mélijna que pour eux. À moins qu’elle n’ait depuis longtemps prévu le coup en préparant des dizaines de fioles à l’avance ? Il préférait ne pas y penser…
Le problème du cinquième élément de la liste n’était pas tant de le dénicher – il savait pertinemment où il y avait des griffes d’édnés à profusion – que de se rendre sur place. Il allait falloir jouer serré pour que Wandéline accepte de faire la traversée vers Bronan.
La dernière composante, une peau de serpent venant des cheveux d’une Gorgone, s’avérait vraiment la pire à se procurer. Non seulement elle impliquait une traversée vers Dual, alors que personne ne connaissait plus le moindre passage pour se rendre là-bas, mais également l’approche de l’une de ces femmes dont un seul regard pouvait pétrifier. Charmante perspective !
En proie au découragement, Foch se demanda s’il n’aurait pas été plus avisé de rester caché plutôt que de ressusciter. Il se sentait soudain vieux et fatigué ; il avait passé l’âge des quêtes de ce genre depuis de nombreuses années déjà. Il regretta amèrement que le jeune Alix n’ait pas davantage de temps libre à cause de son rôle de Cyldias désigné. C’était le genre de mission qu’il aurait adorée : longue, compliquée, dangereuse et quasi impossible à mener à bien…